Aujourd’hui j’ai envie d’écrire un petit article sur le thème des petits pas qui font les grandes rivières.

Une façon de voir ce que j’aimerais partager aujourd’hui serait de le formuler ainsi :

« Ce n’est pas quand je suis au beau milieu des rapides que je vais apprendre à nager. Au milieu des rapides je fais ce que je peux pour ma survie. Je m’en fiche de bouger les jambes comme ceci ou les bras comme cela. Tant pis si c’est moche et pas efficace, j’essaie juste de traverser comme je peux. Ensuite, tranquillement, le dimanche matin, quand il fait beau, je m’entraine à nager à la piscine, là où j’ai pied et où il n’y a ni vagues ni rochers. »

Autrement dit : quand je me mets en route pour apprendre quelque chose de nouveau, la meilleure chose à faire pour m’entrainer et progresser est de choisir des exercices faciles, à ma portée, en toute sécurité. C’est à la fois plus doux, et surtout plus efficace, on va voir tout ça ensemble ici.

Contre-exemples

Ça a l’air complètement évident dit comme ça n’est-ce pas ?
Et pourtant, je ne sais pas vous, mais moi il m’est arrivé de faire exactement l’inverse d’innombrables fois :

  • vouloir apprendre à m’exprimer en « je », en parlant de mes sentiments et de mes besoins, en prenant 100% la responsabilité de ce que je vis, au beau milieu d’une conversation où je suis énervée et je n’ai plus aucun moyen de rien faire ;
  • vouloir apprendre un nouveau morceau à la guitare avec à la fois un rythme nouveau, rapide, et plein de nouveaux accords, et démarrer directement dedans ;
  • proposer à mes étudiant·es de travailler en groupe, en autonomie, en gérant seul·es leur temps et en faisant un bilan méta de leur fonctionnement en groupe, alors que ça fait un certain temps qu’ielles ont appris que l’école c’est « tu t’assieds sur cette chaise, tu écris et surtout tu poses pas de question » ;
  • vouloir être en empathie avec l’autre au milieu d’une conversation alors que je suis super énervée et incapable de m’empather moi-même ;
  • avoir dix résolutions du nouvel an ;
  • etc.

En gros, moi je me rattrape parfois par la peau des fesses à vouloir commencer une nouvelle chose en me balançant directement toute nue dans le grand bain. Ça vous parle ?

Et pourquoi on fait ça alors ?

Première raison :
Perso ce qui m’intéresse c’est le résultat final : savoir nager dans la rivière, savoir faire en temps réel un truc de dingue, savoir faire vite et bien un truc cool même dans une situation challengeante, etc. Autrement dit, j’ai pas envie de m’embêter avec un petit pas ridicule, moi ce que je veux c’est la maitrise complète, je veux apprendre le vrai gros truc dès le début, c’est ça qui me sera utile.

Deuxième raison :
C’est un peu une conséquence de la première, c’est la frustration ! Il est hyper frustrant de n’être pas déjà au résultat et de devoir attendre que ça vienne. C’est aussi cela qui explique que l’on se jette directement dans les zones difficiles. En effet, ça nécessite de se donner / recevoir une tonne d’empathie pour pouvoir démarrer lentement, avec des choses faciles, pour nourrir la patience nécessaire au cheminement et à l’apprentissage. Cela requiert d’avoir les ressources pour apaiser ce qui, en nous, voudrait aller directement au but. Et c’est d’autant plus rude si on s’est fixé ce but pour améliorer quelque chose qui nous déplait fortement…

Troisième raison :
Au début moi je n’avais pas l’expérience que commencer petit et facile c’est bien le plus efficace, je n’y croyais pas vraiment. A ce stade, c’est donc le manque de confiance dans l’efficacité des choses faciles, des petits pas mis bout à bout, sur le long terme, qui peut faire que l’on s’engouffre directement au milieu des difficultés.

Pourquoi commencer par les choses faciles ?

Vous connaissez la loi de l’hormèse ? « Ce qui ne nous tue pas rend plus fort ». Certaines substances, expériences, stress ont des effets différents selon leur intensité : bénéfique à faible intensité, toxique à forte intensité. C’est l’exemple courant du petit stress qui nous stimule et nous invigore, et du gros stress qui nous fait perdre tous nos moyens.

Cette loi là ne s’applique pas à tout bien sûr (certains trucs, dits « non hormétiques », sont tout le temps toxiques, quelle que soit la dose). Mais pour ce qui nous concerne, à savoir commencer par les choses faciles quand on veut atteindre un nouvel objectif, on est pile dedans. Ainsi, démarrer avec une difficulté trop grande est paralysant et inefficace, alors que démarrer avec un petit challenge, quelque chose de facile, est stimulant et efficace.

Si vous pratiquez un peu de pédagogie ou de psychologie du développement, vous aurez également reconnu ce que l’on appelle la « zone proximale de développement » (ZPD) : c’est la zone du challenge stimulant, que l’on ne peut pas faire seul·e mais atteignable avec du soutien, c’est la zone idéale pour l’apprentissage, la mise en place du changement, l’évolution. En effet, si on reste toujours à faire ce que l’on sait faire, on stagne, et si on vise trop haut on ne peut rien faire. L’évolution optimale a lieu dans cette zone.

zone proximale de developpement
Zone proximale de développement Image par User:Dcoetzee, d’après Vygotski, CC0

Commencer dans la zone facile a un énorme intérêt, celui de mettre en route un cercle vertueux d’évolution :

  • Comme je suis dans la ZPD, avec un peu d’aide et des efforts, j’atteins mon premier but, je réussis les petites tâches que je me suis fixée.
  • Ceci a un premier effet sur mon estime de moi : je suis fièr·e d’avoir réussi, je commence à engranger la confiance en mes capacités et compétences.
  • Ceci a bien souvent un deuxième effet : je m’amuse (follement) ! En effet, l’excitation du challenge, la fierté d’avoir réussi, ceci génère naturellement de la joie.
  • En retour, la joie nourrit l’élan de continuer le chemin, de répéter le challenge en augmentant graduellement la difficulté.

Autrement dit, en procédant ainsi, je bénéficie d’un effet d’entrainement super puissant, car la confiance en soi et la joie sont d’incroyables moteurs.

Et pas besoin de détailler le tableau inverse, celui du cercle vicieux quand on démarre dans une zone trop difficile et que l’on échoue, c’est simplement la spirale inverse…

Comment dimensionner son challenge / trouver sa zone proximale de développement ?

C’est purement personnel ! Chacun·e de nous a une ZPD différente, selon les tâches, les domaines, les activités. Même à « niveau de départ égal », la zone est différente, en raison de nos compétences, de notre histoire, de notre chemin passé, de notre état d’esprit actuel, etc. Les facteurs influençant la tête de la ZPD sont multiples…

La bonne nouvelle c’est qu’il n’est pas nécessaire de tout savoir de soi pour pouvoir se lancer quand même, car il y a des critères tout simples pour voir si l’on est dans sa ZPD ou pas : nos émotions sont une superbe boussole.

Si je suis suis sortie de ma zone de confort en faisant un truc nouveau, que j’avais un peu peur au début, et qu’après je me sens joyeuse, invigorée, excitée, ravie, contente c’est bon signe.
Si l’expérience est moyennement réussi mais que je sens que j’ai appris des choses, que j’ai envie de recommencer, c’est bon signe aussi.

Si je me sens comme une merde parce que je viens de rater, si je ressens du découragement, si je me critique ou encore que je commence à me raconter des trucs sur mon incompétence, c’est pour le coup un signal que j’ai visé trop haut…

En gros : si ça me fait du bien, je suis au bon endroit.

Et si non, et bien c’est pas mal de recevoir une tonne d’empathie, de nous souvenir que si si on est un être humain tout à fait acceptable et aimable tel·le quel·le, que vivre un échec ou une erreur c’est juste l’univers qui nous dit « pssst, c’est pas par là », et de revoir à la baisse notre exercice initial.

Quelques exemples

Si je reprends les exemples que j’ai donnés plus haut, voici comment je démarrerais aujourd’hui :

  • Vouloir apprendre à m’exprimer en « je », en parlant de mes sentiments et de mes besoins, en prenant 100% la responsabilité de ce que je vis, au beau milieu d’une conversation où je suis énervée et je n’ai plus aucun moyen de rien faire.
    => Le soir, avec mon petit cahier de notes, je choisis une situation de la journée où j’ai vécu un truc agréable, et je m’exerce à nommer mes sentiments, mes besoins, en prenant ma responsabilité. Si c’est déjà facile, je fais la même chose avec une situation légèrement activante. Je fais ça au calme, seule, et en temps différé. J’y passe dix-quinze minutes max, pas trois heures (je garde du jus pour le lendemain).
  • Vouloir apprendre un nouveau morceau à la guitare avec à la fois un rythme nouveau, rapide, et plein de nouveaux accords, et démarrer directement dedans.
    => Je repère le premier accord nouveau et je m’entraine simplement à le jouer, puis à l’enchainer, très lentement, avec les autres accords que je connais déjà. Si c’est déjà ok, j’enchaine très lentement tous les accords du morceau, sans tenir compte du rythme réel, et je répète ça quelques minutes, pas plus (je garde du jus…).
  • Proposer à mes étudiant·es de travailler en groupe, en autonomie, en gérant seul·es leur temps et en faisant un bilan méta de leur fonctionnement, alors que ça fait un certain temps qu’ielles ont appris que l’école c’est « tu t’assieds sur cette chaise, tu écris et surtout tu poses pas de question ».
    => Je propose un travail en groupe et je m’occupe de faciliter les échanges, en les questionnant, en les guidant, en leur proposant de s’expliquer mutuellement. Pendant plusieurs séances c’est surtout avec moi qu’iels parlent, pas beaucoup entre elleux, et je suis tranquille avec ça.
  • Vouloir être en empathie avec l’autre au milieu d’une conversation alors que je suis super énervée et bien incapable de m’empather moi-même.
    => Le soir, au calme et seule, je reprends mon fameux petit cahier et je tente déjà de me donner de l’empathie à moi-même, en identifiant ce que je ressens, mes besoins, en prenant ma responsabilité. Et si je n’y arrive pas seule, je prends rendez-vous avec quelqu’un·e qui saura m’accompagner à le faire.
  • Avoir dix résolutions du nouvel an.
    => J’en choisis une, je note les neuf autres dans un coin (pour plus tard 🙂 ). Je fais des petits pas pour la première, tranquille. Et je me détends avec les autres, en me souvenant que 1 réussie c’est toujours mieux que 10 ratées (et que 1 réussie => 2 réussies => 3 réussies, etc.).

Quelques outils supplémentaires

Gratitude.
J’engramme ma confiance en célébrant chaque jalon, chaque mètre parcouru sur le chemin. Ça nourrit la joie et la confiance que les choses bougent.

Joie.
Je profite de l’instant, je savoure les exercices, je savoure la fluidité et le fait que le challenge est faisable et accessible, je goûte la stimulation, l’excitation, la fierté, je kiffe chaque centimètre du chemin sur lequel je suis.

Empathie.
Quand c’est dur, je vais chercher du soutien… Je dépose ma frustration, tout ce qui grince.

Soutien.
Je fais des demandes si j’ai besoin d’aide. Par exemple si je ne maitrise pas tout à fait le petit pas que j’ai choisi, ou bien si je manque d’inspiration pour trouver des idées de petits pas. En effet, ma zone proximale de développement est justement une zone de challenge où je ne sais pas encore faire, ça fait donc tout à fait sens d’aller chercher du soutien auprès de gens qui sont déjà passés par là.

Le mot de la fin

Ma croyance aujourd’hui c’est que le chemin est fait pour être parcouru avec joie, détente et fluidité. Moment après moment, j’utilise la joie comme une boussole, et mes émotions comme des signaux qui m’indiquent si je suis au bon endroit. Et je célèbre chaque instant, chaque avancée et chaque chose que j’apprends…


Ça vous parle ? Pour aller plus loin, je vous propose de laisser en commentaire (tout en bas tout en bas) le premier petit pas possible que vous aimeriez mettre en place après cette lecture, ou toute autre idée qui vous vient.


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